Ghosting | Ces salariés qui quittent leur travail du jour au lendemain et ne donnent plus signe de vie à leur employeur

« Ghoster » quelqu’un, c’est l’exclure de sa vie, faire comme si cette personne n’existait plus. Ce terme venu de l’anglais ghost (fantôme), d’abord utilisé dans les relations amoureuses, s’est répandu dans le monde du travail, pour désigner la situation de salariés qui abandonnent leur poste du jour au lendemain, sans plus donner signe de vie à leur employeur.

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Ces trois jeunes salariés ont quitté leur entreprise, du jour au lendemain, sans préavis. Orane était malade à l’idée de retourner au travail. Ben (prénom d’emprunt), lui, ne supportait plus le climat de défiance qui s’était instauré avec sa directrice des ressources humaines. Quant à Lyka, elle souhaitait partir, à tout prix. Alors, un matin, ils n’y sont pas retournés. Sans prévenir leur employeur.

Ben avait 25 ans quand il a abandonné son poste. C’est grâce à la page Facebook Neurchi de flexibilisation du travail, une page satirique sur le monde du travail, que nous le contactons. Pendant quatre ans, il est employé dans une entreprise d’ingénierie mécanique, dans le sud-est de la France. « Je me suis toujours donné à fond pour la boîte, et on m’a rapidement fait confiance, et donné des responsabilités », explique-t-il. Vient la crise du Covid, ses confinements. Ben, lui, continue à aller sur site. « J’avais la même dose de travail, mais en étant quasiment seul sur place. » Il ressent un grand manque de reconnaissance, commence à mal dormir. « J’étais proche du burn-out, je dormais mal, j’étais méfiant vis-à-vis de ma hiérarchie », confie-t-il.

Ben : une rupture conventionnelle mise sur la table, puis refusée par la DRH

La crise sanitaire recule progressivement, mais pas la défiance que ressent Ben. « Quand la tension baisse un peu, je vais parler avec les ressources humaines de la boîte, pour demander une rupture conventionnelle. On me répond qu’il n’y a pas de problème, mais qu’il faut attendre un peu. » Il patiente, un mois, deux mois. « Finalement la DRH me dit que c’est impossible. Son mot final : pose ta démission. »

Ben pose ses congés. Il prend trois semaines, se balade, atterrit en Grèce. À la date de son retour, il reçoit un message de son employeur : « Où es-tu ? » Sa réponse ? « J’ai envoyé un selfie de moi en maillot de bain, sur la plage, et je n’ai jamais répondu ensuite. »

Pour Jean-Christophe Villette, psychologue du travail et directeur associé du cabinet Ekilibre, ce phénomène d’abandon de poste reste assez marginal. « En revanche, les arrêts de travail, sans donner de nouvelle ni répondre à l’entreprise, surgissent de plus en plus. » Selon lui, la période de crise sanitaire a eu un impact profond sur le rapport au travail, sur l’acceptabilité de l’effort et sur la pénibilité. « Il y a une question sous-jacente, qui est : qu’est-ce que vous êtes prêts à accepter, et pour combien de temps ? »

Lika : direction la Russie, du jour au lendemain

Lyka a 30 ans. Elle a travaillé pendant un an et demi dans les ressources humaines d’une entreprise informatique à Paris (Île-de-France). « Ça n’allait pas avec ma hiérarchie, le dialogue était rompu, explique-t-elle. Plusieurs conflits ont éclaté, et je recevais des remarques vraiment désobligeantes de ma directrice. »

Lyka veut partir. « Si je m’investis beaucoup dans mon travail, et qu’il n’y a rien en retour, je coupe. » Elle décide de partir en Russie avec son copain, et demande une rupture conventionnelle, qui lui est refusée. « Si je posais ma démission, je devais faire mes trois mois de préavis, et j’avais déjà vendu mes meubles et pris mes billets pour la Russie. » Lyka part donc, du jour au lendemain, sans prévenir. « Je sais que j’ai reçu quelques messages, mais je n’allume plus mon téléphone français. »

Un rapport au travail qui aurait changé avec la crise sanitaire

Le rapport au travail aurait changé, analyse Jean-Christophe Villette : « Aujourd’hui, on peut refuser de s’inscrire dans un rythme de travail qui est jugé comme étant pénible, surtout quand on a goûté au plaisir de rentrer chez soi tôt, voire de rester chez soi », estime-t-il.

Le psychologue nous donne un exemple. Alors qu’il intervient dans un centre médico-social, les responsables lui expliquent que les prestataires appelés pour faire des remplacements ne donnent souvent pas de nouvelles, ou viennent une journée pour ne plus revenir, etc. À chaque fois, les responsables doivent alors reformer des personnes, alourdissant de nouveau leur charge de travail. À la question : « Pourquoi ? », pas de réponse.

Après plusieurs groupes de travail sur la question, les membres du centre médico-social ont pris conscience qu’ils avaient une façon de parler depuis quinze ou vingt ans qui leur semblait normale, mais qui était en fait très directive. « À mon sens, ce mode de communication ne peut plus fonctionner avec les nouvelles générations, qui vont être très sensibles à la manière dont on va leur parler, dont on va leur expliquer, dont on va leur laisser la parole, estime le psychologue. Une relation dans laquelle ils n’ont pas de temps de parole, dans un rapport ultra-directif et dans un métier qu’ils peuvent juger pénible, rend la probabilité qu’ils ne reviennent pas extrêmement forte, quand bien même ils n’auraient pas encore trouvé une alternative d’emploi. »

Orane : « Un matin, je me suis écoutée, et je n’y suis jamais retournée »

Orane travaillait près de Mulhouse (Bas-Rhin). Cela faisait quelques années qu’elle était dans la grande distribution alimentaire, et elle a déjà travaillé chez Lidl ou Super U avant d’accepter un poste de responsable adjointe de magasin chez Norma. « Ça s’est rapidement très très mal passé avec ma responsable directe. Elle me faisait constamment des remarques sur mon travail. Elle me dégommait, clairement. Elle me demandait de contrôler tout ce qui se passait dans le magasin alors que j’étais déjà débordée, elle me rendait responsable de tout ce qui n’allait pas », souffle-t-elle.

Sa responsable va jusqu’à lui faire des remarques sur sa vie privée. « J’étais en train de faire un rapprochement familial avec mon copain de l’époque. Lorsqu’elle me demande si ça va, je lui réponds que je suis fatiguée, mais que ça peut aller. Ce à quoi elle me répond : Qu’est-ce que ça va être quand votre copain sera là ? », sous-entendu salace à la clé.

Au bout de deux mois, Orane est malade à l’idée de retourner travailler. « Je pleurais le matin, je pleurais le soir. Un matin, je me suis écoutée. Je suis restée chez moi, et je n’y suis jamais retournée. » Orane n’a jamais repris contact avec sa responsable.

« Les pratiques de ghosting, d’abandon de poste ou d’absentéisme doivent faire réfléchir les responsables à la qualité de l’accueil et du cadre de valeur qu’on va positionner dès le début dans la construction de la relation », conclut le psychologue du travail.
Article Ouest France

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