Le Brésil ferme son marché des paris en ligne
À un peu plus d’une semaine du premier tour de l’élection présidentielle du 4 octobre, Luiz Inácio Lula da Silva a signé vendredi 25 septembre une mesure provisoire qui interdit les paris sportifs à cote fixe et les casinos numériques. Selon le Financial Times, le texte entre en vigueur dès sa publication. Le Congrès doit toutefois l’approuver dans un délai de 120 jours, faute de quoi il deviendra caduc.
Le président brésilien a comparé le phénomène à un cancer. Il a évoqué un jeu devenu incontrôlable et fait le parallèle avec les débuts du crack dans le pays. Les ministres doivent par ailleurs présenter un projet de loi distinct, qui prévoit jusqu’à six ans d’emprisonnement en cas d’infraction.
Au brésil,les opérateurs dénoncent la mesure. Ils menacent d’engager des recours et anticipent des demandes d’indemnisation de plusieurs milliards de dollars. André Gelfi, directeur général de Betsson Group, estime qu’une interdiction ne supprime pas la demande : selon lui, elle risque de déplacer les joueurs vers des opérateurs illégaux et offshore, sans protection, sans fiscalité et sans contrôle.
À New York, Polymarket passe à l’offensive
Aux États-Unis, le front s’est ouvert jeudi 24 septembre. La procureure générale de l’État de New York, Letitia James, a engagé une action contre Polymarket. Elle accuse la plateforme d’enfreindre la législation new-yorkaise en faisant la promotion de jeux d’argent illégaux.
La réponse est arrivée le soir même. Polymarket a assigné Letitia James et d’autres responsables de l’État devant le tribunal fédéral de Manhattan pour les empêcher de réglementer son marché de prédiction. La plateforme a en effet obtenu un agrément fédéral : elle a racheté en 2025 QCX, une entité régulée, puis elle est revenue vers les utilisateurs américains en décembre 2025. Elle opère depuis via Polymarket US, reconnu par la Commodity Futures Trading Commission (CFTC) comme Designated Contract Market, avec un accès qui varie selon les États. En 2022, cette même CFTC l’avait sanctionnée d’une amende de 1,4 million de dollars, soit environ 1,2 million d’euros, pour avoir exercé sans enregistrement.
France : un marché de 128 millions de dollars sur la présidentielle 2027
La présence de Polymarket en France dépasse largement le cercle des initiés. Au 6 septembre, le marché consacré à la prochaine élection présidentielle française affichait 128 026 232 dollars de volume échangé, soit environ 112 millions d’euros, selon les données publiques de la plateforme. Ce montant cumulé dépassait 111 millions de dollars à la mi-juillet. Il porte sur un scrutin prévu en avril 2027 et reste inaccessible légalement depuis la France.
L’Autorité nationale des jeux (ANJ) considère depuis novembre 2024 que Polymarket propose illégalement des jeux d’argent et de hasard. Après une première mise en demeure, la plateforme avait instauré un géoblocage des transactions, mais le site restait consultable. En juin, il a enregistré 578 751 visites et 205 057 visiteurs uniques en France, selon le régulateur.
Le 16 juillet, le président de l’ANJ a ordonné aux fournisseurs d’accès à Internet de bloquer complètement le site. Le régulateur voit dans l’affichage en temps réel des cotes sur la page d’accueil une publicité pour une activité non autorisée, un délit passible de 100 000 euros d’amende. Il relève aussi l’absence de vérification d’identité des utilisateurs, qui empêche tout contrôle de l’âge, tout suivi fiscal et toute vérification de la probité des intervenants.
L’intégrité de certains marchés est également en cause. En avril, une sonde de Météo-France située à l’aéroport de Roissy aurait été manipulée, ce qui aurait permis à des internautes de gagner de l’argent en pariant sur les températures. Le 4 mai, la section de lutte contre la cybercriminalité du parquet de Paris a ouvert une enquête, confiée à l’Office anti-cybercriminalité.
La portée du blocage reste limitée. Le Monde rappelle qu’un simple changement de serveur DNS ou un VPN suffit à le contourner. Au lendemain de la décision, plusieurs médias ont par ailleurs constaté que l’application mobile de Polymarket restait accessible depuis la France.
Le 21 août, Polymarket a annoncé avoir saisi la justice française, sans préciser la nature de l’action engagée.
L’Europe multiplie les restrictions
La France n’est pas un cas isolé. En mai 2026, l’Espagne a bloqué Polymarket et son concurrent Kalshi au nom de sa législation sur les jeux d’argent. Selon l’ANJ, l’Allemagne, la Belgique, l’Italie, les Pays-Bas, la Pologne, le Portugal, la Roumanie, la Suisse, la Grèce, l’Ukraine et la République tchèque ont également restreint ou bloqué les marchés de prédiction sur leur territoire.
Un même produit se trouve ainsi traité comme un marché régulé aux États-Unis et comme un jeu illégal dans une grande partie de l’Europe. Ce décalage tient à la nature hybride de ces plateformes, à mi-chemin entre l’instrument dérivé et le pari.
Pari ou produit financier : une qualification juridique en suspens
Polymarket relève du droit panaméen. Chaque marché propose un règlement binaire, oui ou non. Une part du résultat gagnant vaut 1 dollar à l’échéance, une part du résultat perdant ne vaut rien, et le prix de chaque part reflète la probabilité que les participants attribuent à l’événement. L’exécution passe par des smart contracts sur la blockchain Polygon. L’oracle décentralisé UMA vérifie l’issue de l’événement, puis les gains sont versés en USDC, un stablecoin indexé sur le dollar.
Pour Pauline Pailler, professeure de droit privé à l’Université Paris Cité, ces contrats sur événements futurs s’apparentent fortement à des instruments dérivés et pourraient relever du droit des marchés financiers, notamment de la directive MiFID II. Ils échappent pourtant aujourd’hui à la réglementation sur les abus de marché. La juriste cite la condamnation d’un soldat américain pour fraude : il avait parié sur la chute de Nicolás Maduro alors qu’il avait participé à la planification de l’opération.
Une puissance financière adossée à la Maison-Blanche
Face à ces offensives, Polymarket dispose de moyens considérables. Selon Les Echos, la plateforme a levé 1 milliard de dollars, soit environ 870 millions d’euros, dans une opération menée par 1789 Capital, le fonds de capital-risque cofondé par Donald Trump Jr. Son fonds apporte 300 millions de dollars à cette levée, ce qui porte son investissement total à 500 millions de dollars. Polymarket est désormais valorisée 21 milliards de dollars, soit environ 18,4 milliards d’euros, en hausse de 40 % depuis avril.
Casinos « terrestres » : un nouveau concurrent hors cadre
Pour les opérateurs de casinos et de resorts, ces décisions dépassent le seul débat réglementaire. Selon l’ANJ, les marchés prédictifs attirent des publics jusqu’ici peu sensibles aux paris en ligne comme aux casinos. Ces plateformes captent donc une demande nouvelle, alors même que les casinotiers français, Barrière en tête, s’opposent déjà à l’ouverture des casinos en ligne. Chez Barrière, le jeu reste le principal moteur économique d’un modèle qui associe casino et hôtellerie de luxe.
Le secteur se consolide en parallèle, comme le montrent le rachat de CIRSA par Lottomatica et l’acquisition de la Société Française de Casinos par Merkur. Ces opérateurs régulés sont soumis à des obligations de conformité, de fiscalité et de protection des joueurs, obligations que les marchés prédictifs contestent devant les tribunaux. LTH avait déjà rapproché la logique de ces plateformes, qui consiste à parier sur la survenance d’un événement, de celle des fonds short sellers dans l’affaire Accor-Grizzly.
Pour les dirigeants et les investisseurs du secteur, l’enjeu ne se limite pas à interdire ou à autoriser ces plateformes. Il s’agit de savoir si elles relèveront du droit des jeux ou du droit financier. Cette qualification déterminera les conditions de concurrence avec les acteurs historiques du jeu.
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