LE VOYAGE D’AFFAIRES, SYMBOLE D’UNE ÉPOQUE RÉVOLUE ?

La crise du Covid-19 ainsi que les nouvelles pratiques (télétravail, conférences à distance...) sonneront-ils le glas des voyages d’affaires ? La question reste en suspens.

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En attendant de connaître l’évolution du contexte sanitaire, les entreprises limitent leurs déplacements à l’étranger au strict minimum comme l’explique Christophe Suptil, directeur général stratégie sûreté chez International SOS.

Quel est l’impact de la crise du Covid-19 sur les voyages d’affaires ?

En mars et avril, les entreprises françaises ont stoppé leurs déplacements professionnels à l’étranger, pour des raisons réglementaires liées au confinement.

Puis, à partir de mai, nous avons constaté une très légère reprise.

Celle-ci a ensuite été plus affirmée à partir de septembre, mais de manière partielle et différenciée selon les secteurs d’activité, mais aussi les profils.

Outre les expatriés qui sont rentrés dans leur pays d’origine pendant le confinement et qui souhaitent désormais retourner dans leurs pays de résidence, les fonctions dites « essentielles » au sein des entreprises reprennent peu à peu leurs déplacements professionnels.

En fonction des organisations, ces profils peuvent être des managers, des spécialistes, des business developers, des techniciens de maintenance…

Quoiqu’il en soit, on estime à moins de 30 % les déplacements habituels du personnel de grands groupes, d’entreprises, d’institutions ou d’ONG.

Quels sont les freins à la reprise des déplacements internationaux ?

Le premier, c’est la complexité sanitaire. Aujourd’hui, les entreprises ne peuvent pas anticiper les risques liés à la transmission du virus et naviguent donc à vue.

Le second concerne les décisions qui régissent le droit de partir ou de revenir d’un pays. Les Canadiens et les Australiens peuvent, par exemple, venir en France mais la réciprocité n’est pas vraie.

Au sein de l’espace Schengen, il n’y a pas non plus d’uniformisation des règles. Il existe enfin des restrictions par pays, voire par région (Ile-de-France, Canton de Genève…). Pour les entreprises, ces règles s’apparentent donc à un véritable casse-tête !

Le dernier frein porte sur le manque d’informations fiables et opératoires concernant les déplacements à l’étranger : quarantaine obligatoire ou pas, délais des tests PCR demandés… Globalement, les conditions pour voyager se sont beaucoup durcies.

Comment les entreprises revoient-elles leur politique de mobilité ?

L’une des tendances que nous voyons, c’est que les déplacements professionnels font de plus en plus l’objet d’une approbation par le Comex ou par une autorité corporate. C’est assez inédit. Avant d’accepter un voyage d’affaires, les dirigeants évaluent donc davantage l’équilibre entre le risque encouru par leurs salariés et le bénéfice gagné par l’entreprise. Les déplacements professionnels sont ainsi traités au cas par cas.

Avant la crise sanitaire, la préparation et la validation du voyage étaient complexes pour les pays « à risque » mais maintenant que les conditions de conformité se sont étendues à tous les pays, cette étape de préparation doit être plus minutieuse.

Nous sommes donc sollicités cinq fois plus qu’avant la crise pour organiser un déplacement professionnel. Avant la crise, nous assurions la surveillance de 2,5 millions de voyageurs partout dans le monde. Ce chiffre est passé à 700 000 personnes depuis le Covid-19.

Quelles destinations étrangères restent privilégiées par les entreprises françaises ?

Les entreprises françaises privilégient, dans cet ordre de priorité, l’Allemagne, le Royaume-Uni, les États-Unis, l’Espagne, l’Italie, la Chine, les Pays-Bas, les Émirats Arabes Unis et la Suisse pour leurs voyages d’affaires. D’une manière générale, les pays de l’espace Schengen sont les plus plébiscités car le contexte réglementaire y est moins drastique qu’ailleurs.

Quant aux destinations habituelles comme les États-Unis, l’Inde et la Chine, il est extrêmement difficile de s’y rendre. En Chine, par exemple, le business a repris comme avant la crise. Étant donné que le pays vit sous cloche, c’est le parcours du combattant pour y entrer. Les validations administratives se multiplient, une quatorzaine est obligatoire au sein d’un hôtel même si le test PCR est négatif…

Aux États-Unis, les règles diffèrent d’un état à l’autre. Les entreprises doivent par exemple y faire des démarches pour démontrer l’intérêt d’un voyage d’affaires. En ce moment, il n’y a pas de déplacement « de routine ».

Avec l’émergence du télétravail et des visioconférences, les voyages d’affaires sont-ils voués à disparaître ?

S’il se généralise, le télétravail pourrait en effet ralentir la reprise des déplacements professionnels. Si ce mode de travail devient un socle dans le fonctionnement de l’entreprise post-Covid, il pourrait impacter fortement le volume de voyages d’affaires organisés en interne.

Quant à la visioconférence, elle pourrait prendre une part des déplacements professionnels mais ne les remplacera pas : la qualité des échanges n’est pas comparable à distance ou en présentiel.

L’avenir du secteur dépendra aussi de l’alignement des réglementations entre les pays. Mon sentiment, c’est que les voyages d’affaires à l’étranger reprendront car ils constituent une nécessité pour les entreprises tournées vers l’international. La reprise ne se fera toutefois pas à l’identique.

Il nous faudra surmonter plusieurs obstacles dont la peur. Les entreprises devront donc renforcer le niveau de préparation des salariés, leur procurer une information fiable et actualisée sur la destination, mettre en place des dispositifs comme une assistance médicale pour leur porter secours en cas de nécessité.

D’une façon générale, le devoir de protection de l’employeur s’étend de plus en plus à l’ensemble des salariés, ce qui positionne de facto la fonction RH au cœur du sujet.

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