Un récit économique de plus en plus contesté
Depuis plusieurs décennies, le développement des infrastructures aéroportuaires repose sur une équation largement admise : davantage de vols entraînent davantage de visiteurs, donc davantage de richesse, d’emplois et d’investissements.
L’étude publiée en juin 2026 par T&E invite pourtant à dépasser cette lecture. Son analyse ne porte pas sur le nombre de touristes accueillis mais sur la répartition réelle des bénéfices économiques générés par cette croissance.
Les auteurs estiment que les évaluations économiques classiques des projets aéroportuaires privilégient encore les effets sur le PIB et l’emploi tout en négligeant des indicateurs devenus essentiels : coût du logement, productivité globale, distribution de la richesse ou encore impacts territoriaux.
Le coût caché : l’immobilier
L’un des principaux enseignements concerne le marché immobilier.
Selon la modélisation présentée, l’augmentation continue des arrivées internationales par avion exercerait une pression durable sur les prix de l’immobilier et des loyers, particulièrement dans les destinations déjà fortement touristiques.
Entre 2026 et 2031, la hausse moyenne des loyers imputable au tourisme aérien pourrait atteindre jusqu’à 250 € par ménage et par an selon les pays étudiés, avec des effets particulièrement marqués dans les grandes destinations européennes.
L’étude souligne que cette hausse touche d’abord les ménages modestes, tandis que la valorisation du patrimoine bénéficie principalement aux propriétaires.
Quelques mois seulement après que la France a confirmé son statut de première destination touristique mondiale avec 102 millions de visiteurs internationaux en 2025 et un record de 77,5 milliards d’euros de recettes touristiques (+9 %), cette étude apporte un éclairage complémentaire au débat. Là où les pouvoirs publics mettent en avant la dynamique de fréquentation et les retombées économiques nationales, les auteurs s’interrogent sur la répartition réelle de cette valeur créée. Selon eux, les indicateurs traditionnels – nombre de visiteurs, recettes ou contribution au PIB – ne suffisent plus à mesurer les effets du tourisme sur les territoires, notamment lorsque la croissance exerce une pression sur le logement, la productivité ou les équilibres sociaux.
Cette approche n’invalide pas les performances françaises. Elle invite plutôt à enrichir les critères d’évaluation du succès touristique. Pour les décideurs publics comme pour les investisseurs et les opérateurs hôteliers, la question n’est plus seulement de savoir combien de touristes une destination accueille, mais quelle valeur durable cette fréquentation génère pour son économie, ses entreprises et ses habitants.
Une croissance qui ne se traduit plus par davantage de productivité
Pour l’industrie hôtelière, la partie la plus intéressante du rapport concerne probablement la productivité.
Les auteurs observent que les pays ayant enregistré les plus fortes progressions des arrivées touristiques n’ont pas nécessairement amélioré la performance économique de leur secteur hôtelier.
À l’inverse, plusieurs grandes destinations européennes ont vu leur productivité diminuer malgré une croissance soutenue de leur activité touristique. La Grèce, l’Espagne, la France et l’Italie figurent parmi les exemples les plus marquants.
Selon le rapport, cette croissance repose davantage sur l’augmentation des volumes que sur des gains d’efficacité ou de valeur ajoutée.
Des salaires qui progressent moins vite que l’activité
Autre constat mis en avant : l’augmentation du nombre de visiteurs ne s’est pas traduite par une amélioration équivalente des rémunérations.
Dans plusieurs pays européens, les salaires réels du secteur de l’hospitalité ont stagné, voire reculé, alors même que les arrivées internationales continuaient d’augmenter fortement.
Les auteurs rappellent également que le secteur représente une part importante des heures travaillées mais une contribution proportionnellement plus faible à la valeur ajoutée produite.
Un effet d’éviction sur le reste de l’économie
L’étude avance également un argument rarement évoqué dans les débats touristiques.
La hausse des prix immobiliers orienterait progressivement les investissements vers les actifs fonciers plutôt que vers des secteurs jugés plus innovants ou plus productifs.
Selon les projections présentées, l’Italie et l’Espagne pourraient ainsi perdre chacune environ 1 milliard d’euros d’investissements productifs par an, conséquence indirecte de la pression immobilière liée au tourisme aérien.
Les auteurs estiment que cette évolution pourrait réduire la compétitivité globale des économies concernées.
Une réflexion qui concerne aussi les hôteliers
Cette publication ne remet pas en cause l’apport économique du tourisme ni le rôle essentiel de l’hôtellerie.
Elle interroge davantage le modèle de croissance poursuivi depuis plusieurs décennies.
Pour les investisseurs, opérateurs et propriétaires hôteliers, la question n’est plus uniquement d’accueillir davantage de visiteurs, mais de créer davantage de valeur par client, de mieux répartir les bénéfices sur les territoires et d’améliorer durablement la productivité des entreprises.
Les recommandations du rapport vont dans ce sens : intégrer davantage les coûts sociaux et immobiliers dans les décisions d’investissement, privilégier des modèles touristiques mieux répartis géographiquement, soutenir les entreprises locales et améliorer la productivité ainsi que les rémunérations dans l’hospitalité.
*La valeur durable désigne la capacité du tourisme à créer une richesse économique pérenne, mieux répartie et compatible avec les équilibres sociaux, immobiliers et environnementaux des destinations.
Au fond, cette étude pose une question qui dépasse largement le seul transport aérien : la réussite d’une destination doit-elle encore être mesurée au nombre de visiteurs, ou à la valeur durable* qu’ils créent pour son économie ?
At a Glance
Air tourism growth is increasingly questioned beyond GDP metrics.
Rising air arrivals are associated with higher housing and rental costs.
Productivity gains in hospitality have lagged behind tourism growth.
Benefits appear concentrated among property owners and large operators.
The study calls for a shift from visitor volume to long-term value creation.











