Une enquête en deux volets
Fondé en 2015 par Anne-Sophie Chéron, ingénieure et psychologue clinicienne, Reversens est un cabinet spécialisé dans les enquêtes éthiques et les enquêtes liées au harcèlement. Son étude, réalisée en ligne du 9 au 16 septembre 2026, repose sur deux populations analysées séparément.
Le premier volet interroge 3 100 salariés sur leur perception de l’exposition, les comportements rencontrés et leur rapport au signalement. Le second porte sur 2 700 professionnels chargés de recueillir ou de traiter les alertes : DRH, RRH, juristes sociaux, référents harcèlement, médecins du travail ou élus CSE. L’objectif est de confronter le vécu des salariés à la réalité des alertes internes.

« Le chiffre qui doit retenir l’attention n’est pas seulement celui de l’exposition : c’est l’écart entre ce qui est vécu et ce qui est signalé », souligne Anne-Sophie Chéron. « Tant que la peur des conséquences l’emporte sur la confiance dans le dispositif, une large part des situations reste invisible. »
L’hôtellerie-restauration en tête sur douze mois
Invités à désigner les univers professionnels les plus exposés, les salariés placent l’hôtellerie-restauration en deuxième position (38 %), juste derrière la santé et les hôpitaux (39 %), devant le médico-social (34 %) et l’enseignement (31 %). Dans le secteur, 66 % des salariés estiment même leur propre univers plus exposé que les autres, soit la proportion la plus élevée de l’enquête.
Le vécu confirme cette perception. Sur les douze derniers mois, 69 % des salariés de l’hôtellerie-restauration déclarent avoir subi ou observé au moins un comportement hostile dans leur emploi actuel, à égalité avec le médico-social et devant la santé (67 %). La moyenne tous secteurs s’établit à 58 %, l’informatique (43 %) et la banque-assurance (45 %) fermant la marche.
Reversens rappelle que son périmètre est volontairement large, des incivilités aux comportements sexistes ou sexuels en passant par la pression excessive et la mise à l’écart. Les niveaux mesurés constituent des indicateurs de comportements déclarés, et non des taux de harcèlement juridiquement caractérisé.
Dénigrement, incivilités et discriminations
Du côté des professionnels du signalement, l’hôtellerie-restauration se distingue par le niveau le plus élevé de remontées pour dénigrement, humiliations et insultes (55 %, contre 47 % tous secteurs confondus). La pression excessive (45 %) et les incivilités (41 %) suivent, tandis que les discriminations (30 %) et les comportements sexistes ou sexuels (27 %) y atteignent également leurs niveaux les plus hauts.
Les déclarations des salariés dessinent un profil cohérent. Le secteur enregistre les taux les plus élevés d’incivilités (39 %), de dénigrement (33 %), de discriminations (21 %), d’intimidations (16 %) et de comportements sexistes ou sexuels (11 %). L’ambiance sexualisée (14 %) n’y est dépassée que par le BTP.
La mise à l’écart, citée par 29 % des cellules de recueil tous secteurs confondus, retient particulièrement l’attention de la fondatrice. « L’absence d’un comportement attendu est tout aussi délétère que la présence d’un comportement inattendu », observe Anne-Sophie Chéron, qui évoque l’absence de remerciements, de feedbacks positifs ou de communication en amont des décisions managériales. Pris isolément, ces comportements ne sont pas fautifs, mais leur répétition peut conduire à qualifier une négligence managériale.
Analyse – Cette lecture rejoint l’évolution récente de la jurisprudence, la Cour de cassation ayant reconnu en juillet qu’un salarié peut être victime de harcèlement moral du seul fait des méthodes de management imposées à son équipe, sans avoir été personnellement visé.
Des alertes en forte progression
Tous secteurs confondus, 82 % des professionnels constatent une hausse des signalements par rapport à il y a trois ans, dont 34 % une hausse forte. L’hôtellerie-restauration arrive en tête : 88 % des professionnels du secteur rapportent une progression, dont 42 % une forte hausse.
Pour Reversens, cette dynamique ne traduit pas mécaniquement une aggravation des situations, mais aussi une libération de la parole et la montée en puissance des dispositifs internes. « Paradoxalement, la hausse des signalements est une bonne nouvelle », estime Anne-Sophie Chéron. « En aval, il faut traiter chaque situation avec rigueur et méthode, car une enquête mal conduite peut faire autant de dégâts qu’un silence. »
Les professionnels restent lucides sur les limites de l’exercice : 46 % d’entre eux estiment que moins d’une situation problématique sur quatre fait l’objet d’un signalement formel ou informel.
Le secteur où l’on se tait le plus
Face à une situation grave et répétée dont ils seraient victimes, 31 % des salariés déclarent qu’ils n’oseraient probablement ou certainement pas la signaler. La proportion atteint 38 % dans l’hôtellerie-restauration, le niveau le plus élevé de l’enquête, devant le médico-social (37 %).
Les freins y prennent une coloration particulière. Si la peur des conséquences sur la carrière reste le premier motif (44 %), la crainte de représailles (42 %) et celle de perdre son emploi (34 %, contre 24 % en moyenne) y pèsent davantage qu’ailleurs. Plus d’un salarié hésitant sur quatre (26 %) déclare en outre ne pas savoir à qui s’adresser, contre 20 % tous secteurs confondus.
Anne-Sophie Chéron pointe également la question des clans au sein des équipes. Lorsque les conflits sont installés, chaque partie dispose souvent de défenseurs, et l’enjeu consiste, même lorsque le mis en cause est écarté, à permettre à la victime de retrouver un environnement apaisé sans subir de représailles de la part de ses soutiens.
Un enjeu de gouvernance RH
Analyse – Pour les opérateurs hôteliers, ces résultats placent la qualité des canaux d’alerte et la rigueur des enquêtes internes au cœur de la gestion des risques sociaux. Le contexte juridique renforce cet impératif : la Cour de cassation a récemment admis l’enregistrement clandestin comme preuve et confirmé la protection du salarié qui dénonce un harcèlement, dans un secteur où la culture de la preuve s’est déjà largement installée.
« En amont, il faut des canaux d’écoute clairement identifiés, protecteurs, dans lesquels le salarié n’a pas le sentiment de prendre des risques », conclut Anne-Sophie Chéron. Une recommandation qui résonne avec les témoignages recueillis depuis plusieurs années sur le sexisme et les brimades en cuisine.
At a glance by The Hospitality Tribune
Reversens survey: hospitality among France’s most exposed sectors to workplace hostility
Survey of 5,800 workers in France: 3,100 employees and 2,700 reporting professionals (September 9-16, 2026)
69% of hospitality employees experienced or witnessed hostile behaviour in the past 12 months (58% overall)
Hospitality ranks highest for reported denigration (55%), discrimination (30%) and sexist behaviour (27%)
88% of hospitality reporting professionals see rising alerts over three years
38% of hospitality employees would not report a serious situation, the highest rate of all sectors
















