Tourisme : une crise sans précédent

Depuis l'instauration du premier confinement en mars 2020 du fait de la pandémie liée au Covid-19, l’économie du tourisme traverse une crise d’une ampleur inédite à travers le monde. En tant que première destination touristique au monde, la France a été particulièrement touchée. Face à cette situation, quel pourrait être l'avenir de ce secteur ?

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“Cette année 2020 a été un choc, c’est plus de 60 milliards d’euros de recettes qui manquent à l’appel pour le tourisme français”, selon le secrétaire d’État chargé du tourisme, Jean-Baptiste Lemoyne. Cela représente un tiers du chiffre d’affaires réalisé en 2019. Les recettes domestiques ont chuté de 29 milliards d’euros et celles générées par les voyageurs internationaux de 32 milliards selon Atout France(nouvelle fenêtre), l’agence de développement touristique de la France, chargée de renforcer le positionnement de la destination France à l’international.

Classée au 1er rang des destinations touristiques en nombre de visiteurs internationaux, la France occupe le 3e rang des destinations en termes de chiffre d’affaires généré, derrière les Etats-Unis et l’Espagne, selon les chiffres de l’Organisation de coopération et de développement économiques(nouvelle fenêtre) (OCDE).

Fin 2019, Atout France estime à 170 milliards d’euros les dépenses de consommation liées au tourisme sur le sol français. Le tourisme emploie plus de 2 millions de salariés directs et indirects, dont 1,4 million d’emplois directs. Les secteurs directement liés à l’arrivée de touristes, comme l’hôtellerie et la restauration, représentent environ 6% du PIB.

Avant la pandémie de Covid-19, le nombre de touristes internationaux en France était en hausse de 4% (croissance identique à la croissance mondiale). Cette même année, les hébergements collectifs français battaient un nouveau record de fréquentation avec près de 442 millions de nuitées. Globalement, la croissance du tourisme en France est régulière depuis plusieurs décennies. Le tourisme a connu des baisses d’activité, par exemple en 2015 et 2016, à la suite des attentats, mais elle était remontée au niveau de 2014 dès 2017.

Les conséquences sur l’emploi et sur les finances des entreprises du secteur sont importantes. Par exemple, l’hôtellerie enregistre une diminution de chiffre d’affaires de plus de 50%. En comparaison, d’autres secteurs particulièrement sinistrés amortissent davantage le choc pandémique. Enfin, cette crise sans précédent concerne tous les types de tourisme : de loisir, d’affaires ou culturel.

Un rapport publié conjointement par l’ONU et l’Organisation mondiale du tourisme (OMT(nouvelle fenêtre)), le 30 juin 2021, estime, à l’échelle mondiale, les pertes pour le tourisme à près de 4 000 milliards de dollars sur les années 2020-2021 par rapport au niveau de 2019.

Les conséquences de la pandémie

La crise sanitaire marque un coup d’arrêt sans précédent dans l’histoire du tourisme. La quasi-totalité des secteurs est concernée :

  • le secteur aérien en France a été très fortement affecté par les restrictions de déplacements. Deuxième pourvoyeur de touristes, le secteur alimente l’ensemble des filières du tourisme. Le nombre de passagers internationaux a diminué de 73,5% entre 2019 et 2020. Les liaisons internationales sont plus affectées que les liaisons nationales (-55%). Par ailleurs, les aéroports ont subi des pertes importantes liées à la baisse du trafic aérien. L’exploitant des aéroports Roissy-Charles-de-Gaulle et d’Orly a annoncé une perte nette de 1,17 milliard d’euros pour 2020, contre un bénéfice net de 588 millions d’euros en 2019. Selon le directeur général (Europe) du Conseil international des aéroports (ACI), “le trafic ne reviendra pas au niveau de 2019 avant 2024 ou 2025”.
  • un tiers des chambres habituellement mises en vente ont trouvé preneur en 2020. Les hôtels haut de gamme ont été les plus touchés par la crise, du fait de la désaffection des touristes internationaux. Les hôtels économiques ont connu des baisses moins importantes de fréquentation. Ils ont été plus nombreux à rester ouverts tout au long de l’année, certains restant mêmes ouverts en période de confinement, notamment pour héberger des travailleurs dits de “première ligne” dont le travail a continué pendant la pandémie, ou pour loger des patients en quatorzaine ou familles de malades. Ainsi, la perte de chiffre d’affaires moyenne dans l’hôtellerie économique est estimée à 53% alors que l’hôtellerie haut de gamme enregistre une perte de 73%. L’hôtellerie parisienne est particulièrement sinistrée, avec un taux d’occupation moyen annuel qui s’établit à 22,6%, contre 80% en 2019.

  • la restauration a connu un sort similaire. La fréquentation des restaurants a chuté de 35% sur l’année et le chiffre d’affaires a connu un creux à -90% au mois d’avril 2020, selon l’Insee. La baisse a été de 28% en moyenne entre juin et octobre. À l’inverse, la restauration rapide a mieux résisté, enregistrant une baisse de 25% de son chiffre d’affaires. Selon l’OCDE, les mesures de confinement se sont traduites par la fermeture de 75 000 restaurants, 3 000 clubs, et 40 000 cafés, et la mise au chômage technique ou partiel de 1 million de salariés. Seule exception, la vente à emporter, qui a progressé de 25%, livraison et drive réunis.
  • Pour les agences de voyage, la perte de chiffre d’affaires se situe entre 70% et 80% selon le syndicat des agences de voyages françaises, Entreprises du voyage (EdV), soit 20 milliards d’euros. Dans une question écrite adressée au Sénat en début d’année 2021(nouvelle fenêtre), le sénateur de Vendée Didier Mandelli constate : “Malgré une amélioration de la situation après le premier confinement et une légère reprise de l’activité pendant la période estivale, la crise s’est de nouveau accentuée depuis septembre, entraînant de nouvelles restrictions. Depuis le 14 janvier 2021, le secteur du tourisme et des agences de voyages est cette fois totalement à l’arrêt en raison des nouvelles restrictions de déplacement liées à la crise sanitaire et la fermeture des frontières.”

Tourisme culturel, de loisirs, d’affaires… tous les types de tourisme affectés

À l’exception d’une courte période de réouverture autorisée durant l’été et au début de l’automne 2020, les établissements culturels font partie des secteurs économiques les plus durement frappés par la crise sanitaire. Avant la crise sanitaire, l’OMT estime à 40% la part du tourisme culturel dans le monde. En France, cette part grimpe à 50%. La moitié des 68,3 millions de touristes étrangers ont visité un site culturel (musée, monuments historiques…) lors de leur séjour en France en 2017, selon les chiffres clés 2019 publiés par le ministère de la culture. Après la mise en œuvre des mesures de protection sanitaire, de nombreux musées (secteur patrimonial non marchand) ont été dans l’obligation de fermer leurs portes lors des périodes de confinement puis, pour certains, d’instaurer un système de jauge entre les périodes de confinement. La plupart des grands musées français ont ainsi connu une baisse de fréquentation proche de 70% en 2020. C’est le cas du musée du Louvre de Paris, dont le nombre de visiteurs est estimé à 2,7 millions, contre 9,6 millions en 2019. Le musée d’Orsay enregistre une baisse de 76%. Pour faire face à la chute du nombre de visiteurs, les musées ont développé leur offre numérique. Le site internet du Louvre enregistre un chiffre record de 21 millions de visites, et le musée d’Orsay constate une hausse de 40% du nombre de ses abonnés Instagram. Avec la fermeture des musées, sites et monuments historiques, les activités de gestion de ces équipements mais aussi les services de guide conférencier ont été particulièrement affectés. Le secteur patrimonial marchand (gestion des bibliothèques, des archives, activités de guide conférenciers), qui représentait 8% du secteur patrimonial en 2019, a mieux résisté. Le ministère de la culture constate qu’en 2020 les activités patrimoniales marchandes perdent 7% de leur chiffre d’affaires par rapport à 2019, soit 130 millions d’euros environ. L’essentiel se concentre sur la période du premier confinement, avec des pertes s’élevant à un tiers du chiffre d’affaires par rapport à 2019.

Le tourisme de loisirs n’a pas été épargné. Les stations de ski ont connu une chute de leur activité durant l’hiver 2021 à la suite de la fermeture des remontées mécaniques. La perte de de chiffre d’affaires est estimée à 8 milliards d’euros, selon le président des Domaines skiables de France. En revanche les hébergements en montagne ont aussi connu une affluence importante durant l’été 2020 selon le bilan touristique 2020 de l’Insee(nouvelle fenêtre). Le tourisme littoral et le tourisme à la campagne ont globalement mieux résisté. L’Insee constate ainsi qu’au cours de l’été 2020, ces territoires ont bénéficié du report de séjours à l’étranger que les touristes résidents n’ont pas effectués.

Quant au tourisme d’affaires, il a été l’une des premières victimes de cette crise. Selon une enquête sur “l’impact de la crise Covid-19 sur les rencontres et événements professionnels en France(nouvelle fenêtre)” réalisée par Atout France et le cabinet EY, 5% des événements programmés en 2020 ont été maintenus et 54% des événements programmés ont été annulés.

Comment l’État a-t-il adapté son soutien au tourisme ?

Dès la mise en place du premier confinement, l’État organise l’aide aux entreprises du tourisme. Depuis plus d’un an, l’État fait évoluer les dispositifs d’accompagnement de manière à cibler les entreprises en fonction de leur secteur d’activité et de leurs difficultés financières. Ces dispositifs sont régulièrement mis à jour et adaptés au contexte sanitaire :

  • l’ordonnance du 26 mars 2020 relative aux conditions financières de résolution de certains contrats de voyages touristiques et de séjours(nouvelle fenêtre), qui statue sur les questions de remboursement d’une réservation, pose les premiers jalons du plan de soutien au tourisme ;
  • le décret du 30 mars 2020(nouvelle fenêtre) instaure un fonds de solidarité à destination des entreprises particulièrement touchées par les conséquences économiques, financières et sociales de la propagation de l’épidémie de Covid-19 et des mesures prises pour limiter cette propagation. Le montant des aides va évoluer avec la période de déconfinement. En juin 2020, le fonds de solidarité prend en charge 40% des pertes de chiffre d’affaires constatées par rapport à juin 2019. Ce taux passe à 30% en juillet, à 20% en août ;
  • le 14 mai 2020, le 5e comité interministériel du tourisme(nouvelle fenêtre) élabore un plan général de soutien dédié à l’activité touristique. Le 6e comité interministériel du tourisme du 12 octobre 2020 prolonge le plan de soutien(nouvelle fenêtre) et renforce le fonds de solidarité avant la deuxième période de confinement.

Les mesures mises en œuvre qui demeurent en vigueur sont entre autres :

  1. des exonérations de cotisations et contributions sociales et patronales et possibilité de reporter le paiement des cotisations dues par les entreprises. L’exonération des cotisations salariales proposées aux employeurs passe à partir du 1er juin à 20% et à 15% jusqu’à la fin août.
  2. des prêts garantis par l’État(nouvelle fenêtre) (PGE) peuvent être octroyés à l’ensemble des entreprises, quelle que soit leur taille. Ce dispositif est renforcé sous la forme d’un “prêt garanti par l’État Saison” (PGES) pour les secteurs du tourisme, de l’hôtellerie, de la culture, de l’événementiel qui ont des activités saisonnières. Il était accessible à toutes les entreprises jusqu’au 30 juin 2021.
  3. les entreprises du tourisme bénéficient des dispositifs d’indemnisation de l’activité partielle. Le décret du 28 mai 2021 relatif à l’activité partielle et au dispositif d’activité partielle spécifique en cas de réduction d’activité durable(nouvelle fenêtre) prolonge le dispositif jusqu’au 31 octobre 2021. Le reste à charge pour les employeurs passe à 15% au 1er juillet, à 25% en août et devrait passer à 40% en septembre.
  4. la possibilité de bénéficier de “prêts tourisme(nouvelle fenêtre)” par Bpifrance.

Par ailleurs, un fonds de soutien dénommé Fonds soutien avenir tourisme (FAST) a été mis en place en décembre 2020. Il s’adresse aux exploitants touristiques (hôteliers, restaurateurs, exploitants de parcs de loisirs, voyagistes, croisiéristes…) de plus de trois ans et réalisant au moins 500 000 euros de chiffre d’affaires.

Enfin, le 27 mai 2021, en Savoie, le Premier Ministre Jean Castex a annoncé le lancement du Plan “Avenir Montagnes”, un projet qui propose une offre touristique durable sans pour autant renoncer aux activités liées au ski.

Tourisme dans le monde : quel avenir ?

En moyenne, avant la crise du Covid-19, dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), les revenus tirés du tourisme direct représentaient 4,4% du PIB, 21,5% des exportations de services. À ces chiffres s’ajoutent la richesse créée par l’activité des touristes dans les services autres que les services directement liés au tourisme, ce qu’on appelle le tourisme indirect. La part dans le PIB passait alors à près de 10%. Selon le secrétaire général de l’Organisation des Nations unies, António Guterres, le tourisme employait une personne sur dix dans le monde.

Sur les seuls mois de janvier à mai 2021, l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) estime que les pertes liées au tourisme international représentent un coût trois fois supérieur à celui de la crise économique mondiale de 2009. Sur l’ensemble de l’année 2020, la perte est évaluée à 1 300 milliards d’euros et à 1 milliard d’arrivées en moins de touristes internationaux.

Tous les continents sont touchés (chiffres de l’OMT) par la baisse du nombre d’arrivées de touristes internationaux :

  • en Europe, 500 millions de touristes internationaux en moins, soit 70% ;
  • la zone Asie-Pacifique enregistre une diminution de 84% des arrivées internationales en 2020, soit environ 300 millions de moins qu’en 2019 ;
  • le Moyen-Orient et l’Afrique constatent une baisse de 75% des arrivées ;
  • le continent américain observe une baisse de 69%.

Selon un rapport de l’Unesco(nouvelle fenêtre), 90% des musées ont fermé leurs portes après les premiers confinements de 2020. Face à la crise, les musées ont réagi très rapidement pour développer leur présence sur internet. Mais la fracture numérique est plus évidente que jamais : seuls 5% des musées en Afrique et dans les petits États insulaires en développement (PEID) ont pu proposer des contenus en ligne.

La reprise de l’activité touristique suscite actuellement de nombreuses réflexions. La diffusion des vaccins et la levée progressive des mesures de restriction des déplacements devraient favoriser une augmentation de l’activité touristique à partir du second semestre 2021. La réouverture, début juin, des frontières françaises aux touristes américains vaccinés en est l’exemple. Toutefois, à ce jour, les conséquences de la crise pandémique sur le comportement futur des touristes et voyageurs sont difficiles à prévoir.

Le Conseil mondial du voyage et du tourisme (WTTC) organisme mondial représentant le secteur privé du voyage et du tourisme, s’est réuni lors d’un sommet à Cancún (Mexique) fin avril 2021(nouvelle fenêtre), afin d’en débattre. Parmi les participants, 20 délégations ministérielles étaient présentes. Le WTTC anticipe une modification de la consommation de voyages : “Les voyageurs n’iront plus vers les mêmes 20-30 destinations, ils iront plutôt vers les petites villes et les communautés rurales et renoueront avec la nature.” Ces nouvelles destinations sont également attractives d’un point de vue sanitaire et sécuritaire pour les touristes car elles sont moins exposées au risque de contamination par le virus.

En outre, ces destinations représentent une alternative au tourisme de masse : “Les voyages de masse cèdent dans une certaine mesure la place à des voyages significatifs et plus conscients.” Le tourisme vert, qui intègre le respect de la nature et la diminution de l’empreinte carbone, ainsi que le slow travel, qui consiste à s’imprégner d’un lieu et à y séjourner plus longtemps, pourraient être amenés à se développer. Emmanuel Macron est également intervenu lors du sommet en qualité de représentant du premier pays. Le président de la République a indiqué vouloir mettre l’accent sur les collaborations public-privé, la création d’emplois, l’investissement et la durabilité.

Le WTTC espère que 100 millions d’emplois seront créés dans le monde dans les prochaines années dans le tourisme. Il estime à :

  • 62 millions le nombre d’emplois détruits par la crise pandémique ;
  • 3 800 milliards d’euros l’impact sur le PIB mondial.

Le rapport publié par l’ONU et l’OMT, le 30 juin 2021, estime que sur la seule année 2020 les pertes s’élèvent à 2 400 milliards de dollars. Les prévisions des experts de l’OMT et de l’ONU tablent sur une baisse comprise en 1,8 milliard de dollars et 2,4 milliards de dollars en 2021.

Certains pays sont plus touchés que d’autres, tels que la Turquie, l’Équateur ou l’Afrique du Sud. La baisse du tourisme devrait faire perdre à la Turquie entre 7,8% et 9,1% de son PIB alors que la perte pour la France oscillera entre 2,7% et 3,2%. Le nombre d’arrivées de touristes internationaux ne devrait pas retrouver le niveau d’avant la crise de la Covid-19 avant 2023, voire plus tard.