Roland Muntzer @ credit linkedin

C’est en 1994 que j’entends parler pour la première fois de Roland Muntzer. Missionné alors par le Groupe Abela pour préparer la fermeture de plusieurs établissements hôteliers (Abela Neuilly et Nice ) et gérer l’outplacement des salariés sous la supervision de la Directrice des Ressources Humaines de l’époque, Marie-Françoise Marron (que l’on connaîtra plus tard à la DRH du Radisson Nice et  Radisson Europe du Sud), cette dernière évoquait le Directeur Général de l’Abela Monaco qui faisait « un travail remarquable ». Il faut se souvenir que dans les années 90, le groupe Abela est un véritable empire et ses dirigeants ont souvent été formés dans les meilleures universités américaines ou anglaises. À cette époque, le Liban, très lié historiquement et quasi charnellement à la France, reste une terre d’accueil pour une grande partie de sa diaspora, pourtant courtisée par l’Angleterre et les Etats-Unis.

Au 192 avenue Charles de Gaulle à Neuilly sur Seine, siège d’Abela France alors, on pouvait croiser au quotidien des personnalités connues et reconnues dans les années 90-2000: Azar Raffoul, Georges Dargham (ancien DG du Gray d’Albion, de l’Abela Monaco…), Alain Yazbeck (Abela Neuilly sur Seine) , Antoine Vanacore (qui fut Directeur Général pour Méridien mais surtout le Senior Vice President emblématique de Casino de Beyrouth !), Giorgio Mazzina (qui fut également le DAF du Ritz Paris), Marie-Claire Camus (ancienne DAF de l’Hôtel Lotti, du Ramada Renaissance La Défense, de l’Abela Neuilly…) et bien évidemment, Roland Muntzer (Abela Monaco, Majestic Barriere et Gray d’Albion, Hilton Alger et Yaoundé).

Si presque tous ont quitté depuis et ce, pour diverses raisons, le monde de l’hospitality, un a poursuivi jusqu’à devenir Le « Senior Consultant » de l’Afrique francophone, Roland Muntzer.

Un peu d’histoire, L’empire Albert Abela

 

Albert Abela était l’un des piliers du secteur de la restauration et du catering au Liban. Après des études supérieures à l’Université américaine de Beyrouth, il se lance en 1948, à l’âge de 27 ans, dans le monde des affaires. Rapidement, il parvient à fonder un groupe de sociétés qui s’implantent progressivement dans plus de 35 pays. Dès le départ, le groupe Albert Abela s’est notamment spécialisé dans la fourniture de repas prêts aux universités, aux écoles, aux hôpitaux et à plusieurs compagnies d’aviation dans divers aéroports étrangers. Ces services se sont étendus par la suite à la représentation commerciale, à la gestion de grands hôtels, restaurants et centres touristiques, parallèlement à certaines initiatives dans le domaine de l’industrie alimentaire. Ce petit empire international employait non moins de 30 000 salariés et ouvriers. Le chiffre d’affaires annuel du groupe a atteint plus de 1,3 milliard de dollars. Albert Abela ne s’est jamais retiré du marché libanais, en dépit des affres de la guerre. Secondé par ses frères Edwin et Joseph, ainsi que par ses fils Albert et Marlon, il a entrepris, au sortir de la guerre, d’effectuer de nombreux investissements dans les secteurs touristique et hôtelier, notamment à Beyrouth, en sus de son rôle dans l’administration et la gestion du Casino du Liban.

2002, premiers pas en Afrique avec Hilton…

Je me rappelle un de nos derniers contacts formels en 2002 juste avant sa première expatriation sur le continent africain…

Jurgen Fischer @ credit linkedin

Flash-back. Cette année là, Jurgen Fischer, President Hilton Hotels de 1995 à 2008, recherchait un Directeur capable de relancer le Hilton Alger. Après une mise en relation par l’entremise de ce fantastique Directeur qu’était Jean Welti, je glisse le nom et le parcours de Roland Muntzer, m’appuyant sur les commentaires élogieux avancés par de nombreuses personnalités d’alors, à commencer par Bruno Demarest (alors DRH du Groupe Barrière pour le Sud de la France, Marie-Françoise Marron, DRH Radisson…).

Déjà en négociation bien avancée avec Jurgen Fischer, Roland sera recruté par Hilton et démarrera alors son aventure africaine, tout d’abord du côté du Hilton Alger. En 2005, Il sera transféré au Hilton Yaoundé où il restera 10 ans à la tête de ce navire amiral de l’hôtellerie camerounaise. On le retrouvera entre 2015 et 2017 au Hilton N’Djamena en qualité de Conseil accueillant Vincent Bergmann en 2017 lors de sa nomination à la tête de l’hôtel.

Roland Muntzer avec Vincent Bergmann au Hilton N’Djamena en août 2017 @ credit Hilton
Roland Muntzer au Hilton Yaoundé avec Clément Tchouante, Directeur du magazine A+ Mag

… après une carrière menée tambour battant dans la France hôtelière des années 90-2000 !

En 2002, le lyonnais de naissance qu’est Roland Muntzer, diplômé de l’école hôtelière de Nice,  était décrit comme un hôtelier « d’élite » ; son parcours hôtelier en témoigne : à 30 ans à peine, il dirigeait l’Hôtel 4* Massena avant de superviser les Hôtels et Résidences du Roy de 1986 à 1989 et de diriger à 37 ans l’Abela Monaco devenu depuis le Columbus….

En 1994 il est nommé Directeur général du Domaine de Marlioz où il restera 3 ans.

En 1997, il intègre le groupe Barrière et occupera successivement les postes de Directeur Général du Castel Marie-Louise, du Royal Thalasso La Baule avant de se voir nommer en 2000, Directeur Délégué Cannes pour ledit groupe (il supervisera ainsi le Majestic, le Gray d’Albion et le Casino). En 2002, il rejoindra le Groupe Hilton pour 13 années passionnantes et surtout sa découverte de l’Afrique.

Roland Muntzer en chef d’orchestre

Sa grande force : sa capacité à organiser, à planifier. Avant toute chose, Roland aime structurer, organiser, relancer et penser. Homme discret, les ressources humaines ont toujours constitué, à ses yeux, un élément essentiel : recruter n’est jamais le fruit du hasard ou de la camaraderie avec lui. Bien recruter c’est sécuriser un investissement !

Cette intransigeance lui a permis de superviser, ces dernières années, nombre de projets sur le continent africain. Entre le Maroc, le Cameroun, le Sénégal et le Tchad, Roland est sur tous les fronts. Homme de décision mais avant tout homme de consensus, ses qualités humaines sont devenues un atout essentiel sur le continent africain où l’humain prime en en matière de négociation commerciale.

En accordant souvent une prime à l’expérience, à la maturité, Roland a su se tisser un réseau d’amitiés sincères et fortes. En Afrique, l’expérience des « seniors » est un plus appréciable et apprécié. Et c’est là tout le paradoxe : en France, dans une démographie vieillissante, la prime au jeunisme est une réalité du marché de l’emploi, en Afrique, continent jeune, l’expérience est recherchée car la transmission est élevée en vertu cardinale.

Ainsi, le « sage » Roland Muntzer est devenu, à lui tout seul, l’excellence hôtelière managériale française dans le domaine du conseil pour plusieurs états africains.

C’est donc cet homme, que j’ai eu la chance de croiser en 2002, qui va tenter de nous faire comprendre la réalité de l’expatriation dans ce formidable et passionnant continent qu’est l’Afrique, terre d’avenir.


LTH : Bonjour Roland,  Cela fait  plusieurs années que vous travaillez sur le continent Africain. Elle me semble bien loin cette époque où je vous avais croisé à Monaco pour le compte du Groupe Abela en 1995.  Comment expliquez-vous cette passion africaine qui semble vous animer ?

Roland Muntzer : Il y a 20 ans que je travaille sur le continent Africain et 17 ans dans la région subsaharienne. Si, au départ, cela fut un choix professionnel doublé d’un beau challenge, par la suite j’ai fait le choix de rester sur ce continent pour 2 raisons principales : l’intensité des relations humaines que ce soit avec les clients, les collaborateurs ou les prestataires et la liberté d’entreprendre et de diriger avec une très grande autonomie qu’on se retrouve plus en Europe.

LTH : Vous êtes devenu dans cette partie du Globe, une véritable figure de l’hôtellerie. Comment expliquez-vous la considération que vous portent les hôteliers africains ?

Roland Muntzer : Merci pour le compliment  mais je pense que le qualificatif de figure est fort et ce, sans fausse modestie.  Je dirais que j’ai tissé des liens amicaux et des relations fortes et durables. J’ai toujours essayé d’être à l’écoute, d’être juste, rigoureux, exigeant avec chacun  et respectueux car nous les Européens avons aussi beaucoup à apprendre dans ces pays où les traditions sont fortes.

C’est en s’intéressant aux autres qu’on apprend à les connaitre et les comprendre.

LTH : Pendant des années, le continent africain pour sa partie francophone a été une zone d’influence des groupes hôteliers français. Méridien puis Accor étaient des leaders renommés et réputés. Désormais, des groupes tels que Radisson, Hilton ou Marriott semblent s’imposer. Comment peut-on expliquer cette montée en charge des groupes anglo-saxons  et a contrario, la « baisse de régime » des groupes français ?

Roland Muntzer : Je vois 2 raisons principales. La première était l’immaturité du marché hôtelier jusqu’il y a encore 10 ans, d’où les fortes tensions entre opérateurs et investisseurs notamment  quand arrivait la période des grands investissements pour maintenir et rénover les établissements dans des régions où les conditions climatiques usent plus rapidement les installations.

La seconde sans doute est ce côté « donneur de leçon » que certains expatriés ou décideurs français ont pu avoir avec l’Afrique francophone.

Les marques Anglo-saxonnes abordent le marché différemment et je dois dire avec de beaux succès.

LTH : De nombreux hommes d’affaires issus du continent africain commencent à investir massivement dans l’hôtellerie. On pense à Mossadeck Bally d’Azalai Hotels, Djillali Mehri (Groupe Mehri), Talkaye Romba (Sopatel), Yérim Habib Sow (Teyliom) ou encore au discret Samuel Foyou (Krystal Hotels).  Pensez-vous que le continent puisse voir émerger à terme une marque africaine de notoriété mondiale ?

Roland Muntzer : Je suis convaincu que d’ici 5 à 10 ans une marque Africaine sortira du Continent Africain pour s’attaquer à d’autres marchés et deviendra, à terme, mondiale. De plus la mixité des populations de part le monde sera un atout favorable pour son succès.

L’architecte Diébédo Francis Kéré

LTH : On évoque souvent en parlant de l’hôtellerie africaine,  des problèmes de maintenance et d’entretien, des problèmes de gestion des flux (hydro et électriques). Or, rares sont les investisseurs à confier la création de leurs établissements aux architectes africains pourtant rompus aux contraintes locales. Diébédo Francis Kéré,  en devenant le premier africain à remporter le prestigieux prix d’architecture Pritzker en 2022, peut-il représenter un tournant dans cette logique ?

Roland Muntzer : C’est une très belle récompense qui met à l’honneur son travail et l’Afrique. Mais ce continent est si vaste, si multiple ; on l’oublie mais vous avez déjà de très grands cabinets d’architecture spécialisés dans l’hôtellerie Restauration en particulier en Afrique du Sud ( SAOTA, DSA…), de plus à des coûts moins onéreux et qui en plus maitrises davantage les contraintes. Cependant, force est de constater que leur notoriété dépasse rarement la région, le pays et encore moins le Continent.

LTH : Quels sont les principaux problèmes rencontrés au « day to day » pour un hôtelier en Afrique de l’Ouest ?

Roland Muntzer : L’hôtelier en Afrique de l’Ouest ou Centrale doit savoir « mouiller sa chemise », savoir chaque jour comme je le disais compter les ampoules grillées en étant présent sur le terrain et aussi s’adapter rapidement pour rencontrer une haute personnalité ou gérer les finances, le commercial et les projets de son établissement. Il ne gère pas ses équipes de la même façon. L’humain est important, le contrôle et encore le contrôle toujours indispensable.  De plus, en Afrique,  à chaque jour suffit sa peine. À nouvelle journée, nouveau challenge ! Ces difficultés du quotidien sous souvent dues dus à la rareté ou à l’éloignement voir à l’isolement. Si vous êtes à Paris, Londres ou Dubaï et que vous rencontrez un problème, vous avez un Head office pas trop loin et pouvez contacter 15 prestataires qui seront capables de régler votre problème dans les deux heures. Dans certaines régions du Continent Africain, c’est déjà un challenge d’assurer l’essentiel que sont l’eau et l’électricité. Sans compter les délais de livraison qui sont (à l’heure d’Amazon et à contre-courant d’un mouvement mondial d’accélération de la logistique)  de plus en plus longs ! Que penserait un hôtelier parisien s’ il devait attendre 6 mois pour recevoir ses produits d’accueils et que dire du délai de réalisation d’un gros projet de rénovation ! D’ailleurs, un projet hôtelier, en Afrique, met en moyenne 2 années de plus qu’en Europe pour se réaliser entre l’étude de faisabilité et la construction, délai souvent rallongé par les difficultés administratives et de financement !

Enfin, tout dirigeant a de nombreux problèmes humains à régler parfois difficile à gérer. Régler le cas d’un collaborateur qui rentre avec son bébé dans les bras, dans votre bureau, car il a besoin d’argent pour le soigner même si vous avez mis en place une assurance maladie qui n’existait pas 5 ans avant… Il faut aussi savoir que les salariés qui sont dans le formel avec un vrai contrat en CDI, un système de prime, de 13ème mois, d’assurance maladie sont loin d’être la majorité. Bien souvent vos collaborateurs doivent soutenir une grande partie de leur famille au sens large du terme. Vous devez donc gérer ces éléments en véritable chef de famille.

 

LTH : On évoque souvent l’Afrique comme un Continent d’avenir, source de richesses mais on évoque rarement l’aspect éducatif qui, à mes yeux, est primordial. Pensez-vous que le personnel hôtelier africain, cadre et non cadre, dispose d’un cadre « formation professionnelle en hôtellerie restauration » suffisant ?

Roland Muntzer : Le niveau de formation, hors Maghreb et Afrique du sud, n’est pas au niveau d’une hôtellerie-Restauration d’un standard international en particulier pour les cadres. Une des difficultés est qu’en plus les références et les éléments de comparaisons sont faibles, parfois inexistants.

La formation professionnelle est donc essentielle et c’est un atout important pour les chaînes hôtelières qui ont les outils comme les E-university et un service formation interne à chaque établissement.

Les collaborateurs ont soif d’apprendre et son motivés, engagés et heureux de bien faire c’est donc à nous de leur donner la chance de se réaliser.

LTH : Merci infiniment Roland. Quel bonheur d’échanger à propos de ce formidable Continent où le Métier d’hôtelier est avant tout une aventure humaine et où créativité, inventivité (système D) et courage sont les meilleurs atouts pour réussir face à un environnement complexe et souvent incertain. Encore merci et à très vite sur Marrakech, Yaoundé  ou Cape Town !

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